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Retours sur une belle aventure humaine et artistique

Il y a un mois et demi, la belle aventure Alors, on crée? touchait à sa fin. Femmes, adolescentes et équipe de production en gardent un très beau souvenir et reviennent sur ces quelques semaines marquantes. Louise Bédard, Danielle Lecourtois, Fabienne Cabado, Francine Gagné et Caroline Lavoie témoignent du processus vécu et de leur état d’esprit au terme du projet.

 

Quel bilan peut-on faire du projet Alors, on crée ? Quels objectifs ont été atteints ?

Louise Bédard : Pour moi, deux objectifs importants ont été atteints : personne n’a abandonné en cours de projet (sauf dans le groupe des jeunes mais c’est marginal et cela a été pour de bonnes raisons) et les participantes se sont respectées tout au long du projet, en atelier et dans le travail en duo; elles ont fait preuve de patience. Je concède que j’ai dû parler avec certaines personnes pour permettre cet arrimage-là de duos mais cela s’est fait dans l’ouverture. J’ai été émerveillée de vous voir danser dans la salle, dans un état d’insécurité mais avec tant de force.

 

Tu disais, Louise, que la persévérance et le respect font partie des objectifs atteints. D’un point de vue artistique, qu’espérais-tu et qu’as-tu trouvé en cours de route ?

J’espérais que chacune investisse quelque chose qui lui appartienne, mais qui est en même temps teinté de choses qu’elle a vues chez d’autres et qu’elle a utilisées pour transiter et créer une danse. D’autres ont travaillé à deux sur une thématique, qu’elles ont modelée et avec laquelle elles ont joué. Bien sûr, j’ai donné des balises et rappelé des paramètres et des contraintes que je trouve importantes, comme la disposition des duos dans l’espace. La matière que j’ai amenée était riche, mais je ne l’avais jusque-là explorée qu’avec de jeunes danseurs qui sont plus avancés dans leur relation avec la danse. Le fait que cela fonctionne avec des non danseurs et de voir la qualité du résultat m’a impressionnée. Ce que chacune a fait de cette matière pénètre pour moi dans la sphère artistique.

L’un des objectifs que je n’ai pas pu réaliser complètement est de prendre du temps avec chaque duo, d’autant que le travail en duo a débuté tardivement. Je voulais que les femmes aient préalablement des outils et qu’elles sentent qu’elles entrent dans leur corps. Tout le monde, bien sûr, n’y parvient pas dans les mêmes proportions, mais au fil des 8 semaines, je me suis rendue compte que c’était possible, progressivement… Le corps est une matière qui n’est pas simple d’approche et je trouve qu’en peu de temps, nous sommes arrivés à éveiller les corps, par l’exploration des textures. La fois où on a fait un grand collage et que chacune est partie improviser librement, c’était fantastique.

Danielle Lecourtois : Ce moment a été sans conteste un moment clé. C’était le moment d’ouvrir la porte et d’entrer dans un espace personnel à chacune. On sentait que chacune entrait dans un monde.

 

C’est à ce moment-là que vous avez commencé à composer les duos? Comment ce choix s’est-il opéré?

Louise Bédard : Cela s’est fait avec des possibilités et des impossibilités. J’ai fait un premier jumelage; certaines femmes ont refusé. Il a fallu défaire un duo et en recréer, mais j’ai fait cela en toute transparence. D’autres choix étaient liés aux énergies qui pouvaient se combiner harmonieusement.

Danielle Lecourtois : Nous avons aussi eu la préoccupation de mélanger les cultures.

Louise Bédard : On a même envisagé que les femmes choisissent elles-mêmes, mais le risque que certaines soient laissées pour compte était trop grand.

 

Francine, as-tu suivi le projet de près ? Qu’as-tu vu du résultat?

Francine Gagné : Je suis toujours partagée dans ce type de projets : j’ai envie de voir mais je veux aussi préserver l’intimité des femmes, respecter leur espace créatif, leur liberté. Se sentir observée dans ce genre de processus peut mettre mal à l’aise. C’est pour cette raison que je n’entre pas dans le studio.

 

As-tu suivi le projet sur le blogue? As-tu eu l’impression de le suivre de près en lisant les publications?

Francine Gagné : Ce n’est pas tant le processus créatif qui m’a été donné à voir, mais le chemin par lequel les femmes sont passées. J’ai eu l’impression de suivre le cheminement intérieur des femmes plus que le projet en soi. Des femmes exaltées par l’ouverture qui se créait soudain en elle, un éveil créatif. C’est cela qui m’a le plus frappé.

 

En tant que directrice de Circuit-Est, que voulais-tu créer avec ce projet-là?

Francine Gagné : Tous les projets sont basés sur le partage et visent à ouvrir un champ de possibilités. Quand le potentiel créatif de quelqu’un est stimulé, une force d’autonomie peut se développer dans son existence. C’est encore plus vrai dans le cas de femmes qui sont en difficulté. La capacité à prendre sa vie en main est possible quand ta créativité est éveillée et que tu prends conscience de ton pouvoir. L’objectif est donc d’éveiller le potentiel créatif des femmes et que les artistes soient aussi sensibilisés à une autre manière de vivre et à d’autres perceptions.

 

Qu’est-ce que cela vous a apporté en tant qu’artiste ?

Danielle  Lecourtois : Ce que je retiens du projet est l’engagement et l’ouverture. Certaines voulaient illustrer leur propre histoire; certaines travaillaient plus sur le mouvement et l’énergie, sur la base des notes chorégraphiques qu’on leur avait remises au début.

J’adore observer, cela m’a permis de rencontrer des gens que je n’aurais jamais connu autrement. Je trouve ça beau de les voir se dévoiler ainsi. Cela me dit qu’il n’y a jamais de fin en soi, que la vie est toujours ouverte à toutes sortes de possibles.

Fabienne Cabado : Par rapport à l’empowerment, ce que je trouve intéressant est que cela s’est passé progressivement et que dans la manière d’exprimer les choses, cela ne s’est pas fait de manière pathologique. Il y a une forme d’harmonie liée à la conduite de l’atelier. Louise et Danielle ont été des accoucheuses en douceur. Je me demande dans quelle mesure le  fait que les duos étaient tous plus longs lors de la présentation qu’en studio est une forme d’affirmation.

Danielle Lecourtois : Travailler avec le corps est un autre vecteur de communication. Le studio était un espace vierge, blanc, qui amenait une forme de paix intérieure.

 

Après ce 2e projet de médiation culturelle, Circuit-Est a-t-il acquis un savoir faire en médiation culturelle?

Francine Gagné : Au niveau structurel, Circuit-Est a acquis une expertise intéressante. On a une philosophie de la chose, mais la réussite du projet vient des artistes et des personnes impliquées. Circuit-Est permet la rencontre, fournit le cadre nécessaire pour que la rencontre se fasse, mais nous n’en sommes pas responsables.

Dominique Bouchard : Ces projets se réinventent à chaque fois, c’est la condition pour aller aussi loin. Ces femmes vont être un nouveau public de la danse. On espère qu’elles prendront part à nos activités. Il est évident que lorsque j’accompagne les artistes pour monter le projet, j’essaye de trouver une ligne médiane entre leurs préoccupations artistiques et les besoins de la communauté. Je ne pense pas qu’il y ait une recette facile en médiation, l’objectif étant d’aller vers l’autre, de sortir de ses zones de confort. Dans cette démarche, on accompagne autant les artistes que les participantes.

 

Le blogue a-t-il, selon vous, participé au processus? Le ton a été beaucoup plus intime que prévu et la mobilisation très forte.

Louise Bédard : Je pense que oui, surtout que certaines femmes étaient déjà dans des démarches d’écriture. Certaines ont ouvert la voie, puis les autres ont suivi, réagi. Fabienne avait besoin de ces réactions. Ce que j’ai trouvé important est que Fabienne sorte de son rôle. J’ai trouvé cela osé, parfois elle sortait du groupe pour prendre des notes, mais cela a en fait permis aux femmes de faire un pas vers l’écriture et a ouvert une porte à laquelle je n’avais pas songé.

Francine Gagné : Le fait que quelqu’un écrive, avec régularité, a été sans aucun doute un catalyseur très important pour leur permettre de s’exprimer. Le blogue est un outil fédérateur. Ce « j’ai osé écrire »  a été très important.

Fabienne Cabado : Je n’ai eu aucun retour des femmes. Dans l’effervescence du début, certaines ont réagi, mais pas par la suite. J’ai eu plus de retours de l’extérieur, de gens qui suivaient mes chroniques comme un roman feuilleton et qui aimaient avoir un panorama de ce qui se passait dans chacun des duos. Le ton intimiste a été apprécié : c’était une histoire à suivre. Certaines personnes sont venues voir le résultat parce qu’elles suivaient le blogue. Je pense que pour les gens du milieu et pour les artistes qui doutent du bien fondé de la médiation culturelle, le blogue avait un côté très informatif.

 

Une médiation profonde, qui ébranle même les professionnels

Fabienne Cabado : Moi qui ai interrogé de nombreux artistes et qui sais comment se passe un processus de création, je me suis rendue compte que tout ce que je savais était une connaissance intellectuelle, dont je perçois aujourd’hui la réalité. J’ai été surprise à des endroits où je ne m’attendais pas à l’être. Je m’interrogeais sur le bien-fondé de cette mode de faire créer les gens… J’en suis aujourd’hui convaincue : cela permet de toucher de près la création, de comprendre la vie d’artiste dans toutes sortes de détails et dans son humanité. D’un seul coup, je me rends compte de toute l’humanité derrière ce métier.

Francine Gagné : À Circuit-Est, on a la chance de pouvoir proposer ce type de projets dans son essence. La médiation n’est pas une recherche artistique : c’est une initiation à la recherche artistique. Ce que Louise partage dans ce cadre, ce n’est pas sa recherche chorégraphique, mais c’est une partie de son travail. Lorsqu’on éclaircit bien ces points-là, on peut vraiment faire de la médiation culturelle axée sur la rencontre et le bien-être de l’être humain.

 

Pensez-vous que le fait que ces femmes aient pratiqué la danse va les amener à aller en voir?

Francine Gagné : Cela éveille sans doute une curiosité qui peut amener certaines de ces femmes à aller voir des spectacles, mais cela ne fait aucunement partie des objectifs premiers du projet. L’objectif principal est de développer la créativité, quel que soit le domaine. Tout cela va avoir une influence sur la société.

Dominique Bouchard : L’idée est de sensibiliser les femmes au fait que ce monde existe, qu’elles aient conscience que la danse contemporaine existe. C’est plus une question de sensibilisation que de développement de publics. Celles qui pouvaient avoir une idée préconçue de la danse contemporaine en ont maintenant une idée plus concrète.

 

Fabienne, comment as-tu vécu l’écriture dans ce contexte? Quel était ton positionnement?

Fabienne Cabado : C’était la première fois que j’écrivais au « je »; quand j’écris en tant que journaliste, mon positionnement est différent. La question de l’honnêteté et de l’intégrité vis-à-vis des femmes était centrale. Comment être authentique, raconter sans juger, renouveler l’intérêt des récits dans la durée et faire passer des idées sur la vie d’artiste et le monde du spectacle? Cela m’a demandé de la réflexion et une mise à distance : écrire me prenait 4 heures par chronique. J’ai aussi mené une réflexion sur le rythme.

 

Lors de la présentation publique, la discussion animée par Caroline Lavoie a permis d’échanger avec la centaine de personnes présentes et d’entendre le témoignage des participantes.  Voici quelques-uns des commentaires qui ont été entendus :

« C’était un processus thérapeutique. J’ai le désir de travailler plus dans mon corps. » Renée

« Quand Dominique et Louise son venues au CEAF, j’ai aimé les voir bouger. Alors, je me suis dis : je vais essayer! » Guylaine vient de l’Île de la Réunion. Elle n’avait jamais fait de danse contemporaine.

« Comme vous le savez, les africaines aiment danser. La danse fait partie de moi. Ce qui m’intéressait était de danser en groupe une danse chorégraphiée avec d’autres femmes. J’avais envie d’apprendre d’elles. » Véridienne

« Danser un duo avec quelqu’un qu’on ne connaît pas, ce n’est pas évident. Mais on va y arriver : on évolue avec l’autre en même temps qu’avec soi-même. » Carole Libion

« La danse n’est pas trop mon truc, mais comme ma mère m’a demandé de participer au projet, j’ai accepté parce que je voulais faire quelque chose de nouveau. Après quelques semaines, je trouvais que ça faisait trop avec l’école, mais je n’ai pas réussi à arrêter. Grâce au projet, j’ai rencontré des personnes formidables et si c’était à refaire, je le referai. » Leslie, fille de Carole Libion

« C’est le côté multiculturel et le désir de rencontre qui m’ont motivée à participer. Je n’avais jamais dansé mais pourquoi pas! J’ai pensé à ma fille, qui aime les arts. Pourquoi ne pas partager cette expérience avec elle? Pour moi, chaque atelier, chaque rencontre était vraiment touchante. » Tzitzi, qui a connu le projet via le CRIC (organisme qui favorise l’intégration)

« Prendre des cours coûte trop cher. La gratuité et l’idée de faire un projet avec ma mère m’ont motivée au départ. C’était une super expérience, qui m’a donné confiance. » Tzutzu, artiste de cirque

« Je ne pensais jamais pouvoir créer une danse à partir de textures. Grâce aux exercices de Louise, j’ai découvert que je pouvais créer à partir de choses abstraites et m’en servir pour explorer une rencontre. Véridienne, qui est ma partenaire, m’a montré des mouvements de danse africaine. La transmission de ce mouvement a pu s’opérer grâce aux outils développés dans le cadre de l’atelier . J’ai eu du plaisir à mélanger des mouvements  de danse africaine et contemporaine. » Geneviève


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Alors, on crée? un projet de médiation culturelle

C’est l’heure de la représentation publique. Quel a été le chemin parcouru au cours de ces huit semaines d’ateliers? Le réalisateur Xavier Curnillon remonte le temps et pose un regard sur l’expérience vécue par les femmes et les adolescentes qui se sont engagées, pleinement, dans cette aventure.

Réalisation : Xavier Curnillon
Mixage sonore : Yan Lavoie


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Après la fête – Réflexions postpartum

Mardi 29 avril. C’est l’heure de ma dernière chronique et je traine la patte pour l’écrire. Je me sens trop morose. J’ai les bleus, comme on dit au Québec. La belle aventure humaine d’Alors, on crée? est terminée. La petite bulle de bonheur créatif et de temps suspendu de nos lundis matins a éclaté. Chacune des participantes a repris le cours de sa vie juste après le spectacle de samedi après-midi et j’ai été saisie par cette dissolution spontanée du groupe après la tension qui l’avait pourtant si bien soudé lors de la générale et de la représentation. Romantique à tendance fusionnelle, j’ai l’air d’un personnage de conte de fées qui se serait pris la réalité en pleine face.

Les risques du métier

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En fait, j’intègre simplement une nouvelle leçon sur les multiples dimensions de la création artistique : elle rassemble ceux qui y participent dans un espace-temps spécifique, elle crée entre eux des liens forts qui peuvent n’avoir de tangibilité que dans cet espace-temps, elle est une fabrique d’images, de rêves et d’univers, autant pour les artistes que pour les spectateurs. Comme une histoire d’amour vécue collectivement, elle charrie fantasmes, désirs et frustrations, projections, identifications, temps de fusion et de séparation… Il est normal de vivre un down à la fin d’un projet. Il est logique de vouloir retravailler avec ceux qui sont doux, stimulants et nourrissants et faire une croix sur les caractériels, les tyranniques, les hystériques. Car il y en a aussi quelques-uns et quelques-unes dans le merveilleux monde de la danse.

D’une rencontre à l’autre

Louise Bédard, elle, fait partie de la crème. C’est une belle artiste et une belle humaine. Une vraie soie. Juste avant le spectacle, elle a donné à chacune d’entre nous un petit livre autographié : le joli catalogue de l’exposition d’œuvres de Tina Modotti qu’elle avait organisée en 2002 en marge du duo elles qu’elle dansait avec Sophie Corriveau. « Elle est tellement bonne et tellement demandée que nous n’avons plus trouvé l’occasion de retravailler ensemble depuis », nous a expliqué Louise quand elle nous a ouvert le studio où elles créent une nouvelle œuvre ensemble. C’est la première fois qu’elles montrent où elles en sont. Tout en étant très différentes, elles sont éminemment complices. « Je viens de retrouver la Louise de scène », lance Sophie, une étincelle dans les yeux. Le lien tissé il y a 12 ans n’a souffert ni de la distance ni du temps.

Traces de pas

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Que restera-t-il ce que nous avons tissé au fil de ces deux mois? Le souvenir puissant de sensibilités et d’histoires partagées dans le silence si éloquent des corps, comme l’écrit Habiba, de ces dévoilements publics faits de courage mêlé d’humilité, de la joie éprouvée du chemin parcouru et des ouvertures opérées dans cette traversée du soi à bord d’un fabuleux vaisseau nommé danse contemporaine. Dans les échanges de la rencontre post-spectacle, les participantes ont parlé de libertés prises et gagnées, d’émotions ressenties, d’apprentissages, de dépassement, de la richesse des rencontres interculturelles… Elles ont aussi parlé de l’émerveillement de découvrir qu’on peut créer à partir de choses très abstraites, danser sans faire de mouvements codés et le faire en silence ou sur de la musique qui ne ressemble pas à ce que diffusent les radios.

Le besoin d’art dans la cité

Moi qui cherche à démocratiser la danse contemporaine par les articles que j’écris et les ateliers ou rencontres que j’anime pour le grand public, je me suis souvent questionnée sur la pertinence de l’engouement pour une médiation culturelle qui invite ce même grand public à créer. Comme je l’expliquais à Maude Abouche, ma collègue de The Dance Current, je comprends aujourd’hui à quel point elle est précieuse. En donnant le goût de l’art au citoyen moyen, elle lui donne le pouvoir d’être plus créatif, de « penser en dehors de la boite » et par extension, d’améliorer sa vie et la société où il vit. En descendant l’artiste de son piédestal, elle l’inscrit significativement dans son environnement, lui donne une force d’impact et une capacité de rayonnement autres que celles de ses œuvres et le nourrit sans conteste en retour. Dans un cas comme celui du projet Alors, on créé?, la médiation culturelle n’est pas une affaire de développement de public. Elle est une nécessité sociale et politique. Elle répond à un besoin de créer du lien, du sens et de l’intelligence. Pour cela, il faudrait dépenser sans compter.

Fabienne Cabado

crédit photos : Xavier Curnillon / Dominique Bouchard


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Semaine fébrile avant la générale, par Louise Bédard

Lundi de Pâques. Dernier moment avant la générale pour la présentation du 26 avril. Je sens la fébrilité. Beaucoup plus la mienne  que la leur, d’ailleurs. Elle vient du fait que le programme de nos deux heures hebdomadaires, et plus spécifiquement de ce lundi, est fort chargé.

Une entrée en salle est souvent un moment où plein d’éléments viennent complexifier le simple fait (pas si simple, en réalité) de se poser dans un nouvel environnement.

L’heure des choix

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Se poser signifie aussi devoir faire des choix, comme celui de ne pas avoir de coulisses. Les participantes seront assises sur les côtés, de sorte à faire une entrée franche quand sera venu le moment pour elles de danser leurs duos. De cette façon, la régie devient plus simple et évite aux danseurs de devoir attendre, cachés derrière un rideau, un repère visuel ou sonore pour effectuer leur entrée.

J’ai aussi fait le choix de ne pas mettre de rideau de fond. J’aime bien que l’espace reste ouvert, surtout ce bel espace qu’est le studio Jeanne-Renaud. D’ailleurs, il ne faut pas que j’oublie de parler aux groupes des femmes et des jeunes filles de cette grande dame et femme extraordinaire qu’est Jeanne Renaud! C’est inconcevable de ne pas le faire. Et pourquoi ne pas débuter maintenant?

Jeanne Renaud 

Jeanne Renaud est une des pionnières de la danse moderne au Québec. Elle a commencé la danse ici, à Montréal, mais est partie très tôt, seule et toute jeune, à 17 ans. C’est à New York qu’elle a fait ses classes et puisé sa nourriture dans l’enseignement de plusieurs personnalités importantes, dont Hanya Holmes, Merce Cunningham, Mary Anthony, pour poursuivre son développent artistique comme danseuse et chorégraphe.

Jeanne Renaud fait partie d’une famille où l’art est très présent. Ses deux sœurs ont d’ailleurs signé le manifeste du Refus global, qui a marqué l’histoire culturelle du Québec. Jeanne a développé une école et une compagnie de danse dans les années ‘60 : le Groupe de la Place Royale. Elle a été très tôt au coeur de l’activité artistique d’ici, entourée de collaborateurs, de compositeurs, de peintres, de danseurs et de chorégraphes.

Il y a de cela deux ans déjà, à 80 ans passés, Jeanne a créé A morte in braccio, un solo pour la caméra que j’ai dansé et qui a été réalisé par le vidéaste Mario Côté. Cette femme est une véritable source d’inspiration pour moi et le studio qui lui est dédié à Circuit-Est reflète sa présence et son apport au milieu de la danse.

En musique avec Diane Labrosse

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C’est dans ce studio que nous avons fait le premier enchaînement avec la musique de Diane Labrosse. Je dois dire que j’ai eu par moments des frissons en regardant toutes ces femmes prendre leur espace sur la scène, comme ça, simplement, avec si peu de temps de répétition pour l’apprivoiser. De plus, durant l’enchaînement, elles se sont données complètement, alors qu’elles entendaient leur musique pour la première fois et qu’il y a pour certaines plusieurs ajustements à faire!

Travailler avec la compositrice et musicienne Diane Labrosse est bel et bien un grand privilège. Quand je lui ai parlé du projet, il y a peu de temps, je ne m’attendais pas à ce qu’elle aille jusqu’à choisir dans son répertoire une musique pour chacun des duos! Et à ajouter des sons ‘live’ pendant qu’elle les regardait pour la première fois. Fabuleux.

Diane m’avait demandé la semaine dernière un qualificatif pour chaque duo. Juste avec les quelques mots que Danielle et moi lui avions transmis, elle a réussi à faire en sorte que chaque duo ait sa propre couleur, ses propres textures. Certains moments sont d’une grande densité, d’autres sont plus légers et incluent rythmes, ponctuation et lignes mélodiques.

La mécanique des enchaînements

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Après l’enchaînement, toutes se sont assises, ensemble, et j’ai répondu aux questions sur la mécanique de l’enchaînement. Un tour de piste aussi sur la musique qui leur a été  proposée. Elles étaient ravies. Diane les a invitées à lui faire des remarques. Diane et moi avions l’occasion de nous parler plus tard dans la journée. Je lui ai alors fait quelques suggestions sur la base de ce que j’avais entendu. Diane a pu mettre au point quelques menus détails. Jeudi, ce sera au tour des jeunes filles de travailler avec la musique de Diane. Je sens que nous serons dans un autre registre que celui proposé lundi aux femmes.

La semaine dernière, lorsque nous avons travaillé pour la première fois dans le studio Jeanne-Renaud, un filage de tous les duos a été exécuté avec précision : dans quel ordre elles feraient leur entrée et depuis quel côté.

Les vertus du silence

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Pour le bon déroulement des duos et surtout pour ne pas avoir de « petit creux », les participantes doivent superposer leur entrée sur la sortie du duo précédent. À la fin de l’enchaînement, qui avait été fait tout du long dans le silence, je leur ai dit deux choses. D’abord, que, justement, ce silence leur avait permis d’approfondir leur relation avec celle avec qui elles sont jumelées pour leur duo. Puis, que la musique serait à présent la bienvenue puisque ce travail en silence aura déjà suscité plusieurs niveaux d’éveil et de conscience dans leur rapport à l’autre.

Deux des jeunes filles m’avaient déjà justement demandé si elles pouvaient inclure «l’absence de musique», du moins en partie, dans leur duo. «Oui! Sans problème», leur ai-je répondu. J’en parlerai à Diane.

Alors, on crée ?

C’est assez merveilleux tout cela. Comme le disait si bien Fabienne Cabado dans une de ses chroniques : à moi aussi, le lundi matin va manquer. Beaucoup. Je ne pensais pas m’attacher à ce point à toutes ces belles personnes. Et le jeudi aussi va me manquer, avec ces jeunes qui terminent l’école et avec qui «hop! c’est reparti! ». Alors on crée?

Louise Bédard


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De mémoire de Femmes, par Habiba Nathoo

Des corps déchirés, violentés, des cœurs abusés au goût d’une fatale solitude, et malgré tout quelques murmures de joie, d’espoir, de renaissance, encore…

Ces pièces isolées mises ensemble dans cet espace libre de création dévoilent l’inconscient collectif des Femmes.
Intenses vies, peines et résiliences qui parsèment nos chemins, nos mouvements de corps et d’âmes.

La beauté est à ce prix, celui de la danse de la vie.

La scène nous offre une voix, un corps, un regard, une écoute, un droit d’être, de dire l’indicible, de sublimer, de transformer. Un moment de vérité, un moment d’existence.
Audibles, visibles, Femmes vulnérables encore, mais sous la Lumière bienveillante de celles qui sont passées par là déjà.
Je marche, parce que je suis fatiguée de m’échapper.
Je m’arrête, parce que je suis épuisée de continuer.
Je désire, parce que je refuse de mourir.
Je dis non, parce que ma vie a dit oui.
Je crée, parce que j’ai des choses à être.
Pour toutes celles disparues en silence,
pour toutes les créations avortées,
pour tous les printemps qui redonnent la chance à la fleur d’éclore à nouveau,
pour la source qui coule en nous, tantôt limpide tantôt tumultueuse,
nous serons rouges, nous serons feu, nous serons fières, même de si peu
nous serons nues, petites ou grandes, fragiles ou fortes, tremblantes ou confiantes,
De mémoire de Femmes
nous serons,
tant que la Lumière nous guidera vers l’autre.